Les mesures annoncées sont-elles pertinentes ?
Outre les atermoiements, notamment de la communication, sur la politique suivie en matière de sécurité routière, il est intéressant de nous pencher sur le fond. La sécurité routière et l'automobile constituent l'un de mes domaines de compétences et spécialités.
Pour être l'auteur d'un livre* de 400 pages intégralement consacré à ce sujet en 2005/2006 ( et accessoirement ancien pilote et essayeur automobile), je peux dire aujourd'hui que mes prévisions s'avèrent exactes. Nous atteignons la limite de l'efficacité de la politique menée.
Notre Premier Ministre - pourtant connaisseur de la chose automobile - se fondant sur le sacro saint avis et sur les conclusions du Comité Interministériel de la Sécurité Routière (un état dans l'état) a décidé de mettre en œuvre tout un train de mesures essentiellement fondées sur la répression. Un faux bon raisonnement
Au vu des excellents résultats obtenus depuis une dizaine d'année, les instances de la Sécurité Routière, CISR en tête, constatant que leurs décisions ont été efficaces (ce qui est vrai) estime que c'est en augmentant la puissance et le volume des mêmes outils que le nombre de tués va encore chuter de façon significative.
C'est, à mon avis, malheureusement totalement faux, avec de surcroît des conséquences cachées malheureuses. Pourquoi est-ce très partiellement faux ?
Le nombre de tués de la route est loin de n'avoir pour origine que la vitesse; encore moins sur les autoroutes qu'ailleurs (94,7% des tués sur les routes le sont sur routes nationales ou départementales). C'est oublié des paramètres aussi basiques que l'augmentation de l'usage de la ceinture de sécurité, les progrès extraordinaires et constants des sécurités actives ou passives des automobiles et, on n'y pense jamais, l'amélioration stupéfiante des secours apportés sur les lieux des accidents (les pompiers notamment).
Bref, il y a d'autres paramètres encore, mais il faut alors lire mon livre.
Les outils annoncés sont pratiquement tous répressifs Radars, pénalisation et niveau des infractions (nombre de points), prix des amendes, interdiction ou limitation des téléphones portables, interdiction des systèmes d'informations anti emplacements radars...etc. Autrement dit, l'essentiel de la lutte se porte sur la vitesse, en oubliant totalement ou presque LE fléau de la route : alcools et drogues. (officiellement 32,8% des morts, mais quand on analyse sérieusement les statistiques, probablement 42 ou 45% minimum).
Le non sens des mesures prises Tout le monde sait que : - la multiplication des contrôles de vitesse sur autoroutes n'aura aucune efficacité signifiante sur les statistiques, les 3/4 des accidents mortels ayant pour origines le non respect des distances, le manque de vigilance et l'endormissement. - 95% des tués adviennent sur routes (RN ou RD) et en ville - l'alcool et les psychotropes divers qui font rouler sous emprise d'une substance X ou Y des conducteurs appuyant sans conscience sur l'accélérateur.
La vitesse est donc le plus souvent la conséquence d'un comportement ou plus encore d'un état physique et non l'origine vraie d'un accident mortel.
Mettre un Gendarme ou un radar tous les 100m ne changera rien; ou si peu par rapport à l'effort répressif opéré. - 25 à 30% des accidents mortels concernent les deux roues, notamment en ville. - environ 50% des tués le sont en circulation nocturne. ...etc, etc !
Si vous étiez en charge de la Sécurité Routière, négligeriez-vous ces statistiques pour prendre vos décisions ? C'est pourtant ce qu'ont tendance à faire les instances concernées et ce depuis des années. Voulez-vous un exemple ?
Pour lutter contre les tués en 2 roues, la seule mesure annoncée est comique : les plaques d'immatriculation des engins vont être agrandies ! Faut-il être grand clair pour identifier les véritables leviers de l'efficacité ? Ces leviers sont ceux qui au moindre progrès préserveraient des centaines de victimes très rapidement, et non ceux qui évitent quelques morts seulement (voilà d'ailleurs un propos jugé politiquement incorrect par toutes les associations contre la violence routière).
Au lieu de cela, les automobilistes seront contrôlés stupidement sur des infractions anodines répétitives (les petits dépassements de vitesse sont l'exemple type) alors que leurs assurances et leur bonus attestent que ce sont de bons conducteurs depuis des années et des années. Il est d'ailleurs frappant de constater que les mesures prises, les infractions et le prix des amendes, ne tiennent jamais compte du statut des conducteurs en termes d'assurances et de bonus. Voilà qui serait juste.
Parmi les effets pervers, citons : . Le permis à points.
L'augmentation du nombre de ceux qui vont se faire piéger pour petit excès de vitesse va suivre une courbe logarithmique. Conséquence de cette politique : comme le système d'information du permis à points n'est pas vraiment efficace - c'est un euphémisme - déjà trop nombreux, des milliers de conducteurs supplémentaires de bonne foi vont rouler sans savoir qu'ils n'ont plus de permis, donc sans assurance. C'est gravissime. .
la restriction de l'usage du téléphone portable.
L'infraction coutera 3 points et non plus 2; ce qui était déjà beaucoup.
Est-il plus dangereux de parler au téléphone avec oreillette que de parler à son voisin ? J'attends encore qu'on me le démontre !
On devrait plutôt trouver des solutions pour lutter contre les GPS et verbaliser ceux qui les programment tout en roulant, ce qui est redoutablement dangereux. . les forces de l'ordre vont se concentrer et se régaler sur ce type d'infractions, ce qui est idiot. Elles auraient mieux à faire. Exemple : multiplier les contrôles d'alcoolémie ou verbaliser pour défaut de clignotant. Personnellement en 42 ans de conduite et quelques 2,2 millions de km parcourus, je n'ai jamais passé qu'un seul et unique test d'alcoolémie et c'était en 1972 !
Au-delà la stricte sécurité.
Qui peut-être contre la réduction du nombre de tués sur la route ? Personne, mais il y a des conditions républicaines à respecter. Que les mesures prises : - soient pertinentes en agissant sur les bons leviers dont le principal : une traque sans mercis sur l'alcool et sur les drogues. (je serais favorable au taux 0 ou 0,2 g/l) - ne finissent pas par une altération de la liberté individuelle. - ne fassent payer et ne punissent de façon exemplaire que les authentiques conducteurs dangereux. - n'amène pas des personnes à conduire en ignorant qu'elle n'ont plus de permis en toute bonne foi. Il faudrait pour cela que le système d'information de l'usager soit radicalement modifié et sûr. - que les conducteurs citoyens honnêtes ayant commis une infraction, ne soient pas traités comme des délinquants, braqueurs de banques, escrocs patentés ou violeurs compulsifs....etc. Il faudrait pour cela inventer et créer une Justice de la route spécialisée. - considèrent l'obtention du permis de conduire et le modifient en conséquence, comme le seul grand examen national que 80 à 90% des jeunes français passent. Il constitue un moment idéal pour transmettre ce qu'est le civisme, pas seulement sur la route. Il faudrait pour cela révolutionner le contenu et surtout l'enseignement du code de la route, avec un écolage et un cursus dignes de ce nom. Il faudrait aussi trouver le financement de cette révolution. Mais quand on sait qu'un tué de la route coûte d'une façon ou d'une autre plus d'un million d'euros à la collectivité, il doit bien exister une façon d'y parvenir entre tous les acteurs concernés. C'est idiot et simple, mais à chaque fois qu'on épargne une vie, un budget d'un million d'euros se libère pour financer des actions opérantes.
Lorsque j'ai écrit mon livre en 2005, j'abordais tous ces sujets aux plan politiques, sociologiques et économiques ; avec force d'arguments, sources et études documentaires. Tout est toujours valable et d'actualité. Hélas !
PS : D'ici quelques jours, j'éditerai un article sur la sécurité routière et la politique. * "La route, jeu et enjeux de société" – Editions Le Manuscrit. 2005
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